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Cameroun : Les personnes handicapées prises au piège du fait de la crise

Des membres de l’Unité de coordination, un réseau de soutien aux personnes en situation de handicap dans la région du Sud-Ouest du Cameroun, en avril 2019

Les personnes en situation de handicap dans les régions anglophones du Cameroun sont happées dans les violences et luttent pour s’enfuir vers des lieux sûrs lorsque leurs communautés subissent une attaque. Elles rencontrent aussi des difficultés pour obtenir l’aide dont elles ont besoin.

« Les personnes handicapées figurent parmi les populations les plus marginalisées et les plus à risque dans tout pays affecté par des crises et le Cameroun n’y fait pas exception », a expliqué Emina Ćerimović, chercheuse senior auprès de la division Droits des personnes handicapées à Human Rights Watch. « La réponse humanitaire des Nations Unies largement sous-financée ne fait qu’exacerber leurs risques, car de nombreuses personnes handicapées ne parviennent même pas à satisfaire leurs besoins essentiels. »

Au cours des trois dernières années, les régions anglophones du Cameroun se sont empêtrées dans un cycle de violences meurtrières qui ont fait près de 2 000 morts et arraché près d’un demi-million de personnes à leurs maisons. Les personnes handicapées ont subi des attaques et des abus de la part des belligérants, souvent parce qu’elles ne pouvaient pas s’enfuir.

Le 13 mai, le Conseil de sécurité de l’ONU a discuté de la situation humanitaire au Cameroun lors d’une réunion informelle. Cela a donné un élan aux efforts internationaux pour tenter de résoudre la crise et a offert l’occasion d’envisager des mesures pratiques pour une réponse humanitaire efficace, en particulier pour les personnes les plus à risque. Le Conseil de sécurité devrait formellement ajouter le Cameroun à son ordre du jour en tant que point indépendant, afin qu’il puisse régulièrement examiner la crise et braquer l’attention sur la situation humanitaire désastreuse dans le pays, ainsi que sur les graves atteintes aux droits humains commises par tous les camps.

La crise dans les régions anglophones a commencé à la fin de l’année 2016, lorsque des enseignants, des avocats et des activistes, qui se plaignaient depuis longtemps de la marginalisation perçue de leurs régions par le gouvernement central, sont descendus dans les rues pour exiger plus de reconnaissance de leurs droits politiques, sociaux et culturels. La réponse brutale des forces du gouvernement, qui ont tué des manifestants pacifiques, arrêté des leaders et interdit des groupes de la société civile, a exacerbé la crise. Depuis lors, de nombreux groupes séparatistes sont apparus, appelant à l’indépendance des régions anglophones et embrassant la lutte armée. Les forces gouvernementales et les séparatistes armés sont responsables de graves violations des droits humains.

Entre janvier et mai 2019, Human Rights Watch a interrogé 48 personnes handicapées vivant dans les régions anglophones, des membres de leurs familles, des représentants des organismes de l’ONU et des organisations humanitaires nationales et internationales pour enquêter sur la façon dont la crise dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest a affecté de manière disproportionnée les personnes en situation de handicap.

Des personnes handicapées et des personnes âgées figurent parmi les personnes tuées, violemment agressées ou enlevées par les forces gouvernementales et les séparatistes armés. Des soldats du Bataillon d’intervention rapide ont tué un homme de 43 ans atteint de déficience auditive et de handicap mental, dans le village de Ntamru, dans la région du Nord-Ouest, le 5 mai, parce qu’il ne répondait pas à leurs questions. « Il a été tué d’une balle dans la tête et d’une autre dans la poitrine », a raconté un témoin à Human Rights Watch.

La destruction des maisons et des biens a aussi un impact plus fort sur les personnes handicapées. Pendant la crise, Human Rights Watch a documenté de nombreux cas de personnes handicapées dont les maisons ont été incendiées par les forces de sécurité, les laissant sans environnement d’habitation accessible, sans abri ni appareils fonctionnels, et entraînant leur déplacement forcé.

Un homme de 41 ans atteint de handicap physique a expliqué qu’il a perdu son fauteuil roulant après que des soldats ont brûlé sa maison à Kumbo, dans la région du Nord-Ouest, le 3 décembre 2018. « Ma maison a été rasée. J’ai eu la chance de pouvoir m’enfuir grâce à un ami qui m’a porté. Mais j’ai tout perdu, y compris mon fauteuil roulant, et maintenant je n’ai aucun moyen de me déplacer de manière autonome. »

Pendant certaines attaques, des personnes ayant des difficultés de mobilité n’ont pas pu fuir avec leurs familles. Une femme de 27 ans, paralysée de la jambe gauche suite à une poliomyélite contractée pendant l’enfance, a indiqué qu’elle est restée seule dans son village, Esu, dans la région du Nord-Ouest, en mars 2018 : « Après trois jours d’affrontements et de tirs ininterrompus, mes parents ont fui et m’ont laissée seule à la maison. J’ai cherché refuge dans une maison voisine, mais les voisins étaient partis eux aussi. Ma famille pensait qu’il était plus sûr pour moi de rester et de me cacher, plutôt que de me porter et de courir. Mais j’ai vraiment eu peur. »

Des personnes handicapées qui ont réussi à fuir les violences ont lutté pour obtenir une aide humanitaire de base dans les zones vers lesquelles elles ont été déplacées. Plus d’un quart des Camerounais qui nécessitent une assistance humanitaire vivent dans les régions anglophones, y compris plus d’un demi-million de personnes qui sont toujours déplacées dans le pays. Le plan de réponse humanitaire pour le Cameroun de l’ONU de 2019 est seulement financé à 21 pour cent.

Le Secrétaire général de l’ONU a indiqué dans son rapport annuel sur la protection des civils que le Conseil de sécurité devrait garantir une protection et une assistance efficaces aux personnes handicapées. Et le 20 juin, le Conseil de sécurité a adopté une résolution appelant les États membres de l’ONU et les parties au conflit armé à protéger les personnes handicapées dans les situations de conflit et à s’assurer qu’elles aient accès à la justice, aux services essentiels et à une assistance humanitaire accessible et inclusive.

Plus de 4 millions de personnes ont été affectées par la crise dans les régions anglophones du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, mais les données sur les besoins des personnes handicapées sont limitées. Ces données sont essentielles pour orienter les efforts humanitaires en reflétant les réalités de tous les civils.

« L’ONU et ses États membres devraient respecter leurs engagements pour prévenir la violence contre tous les civils, y compris les personnes handicapées, et pour garantir une réponse humanitaire inclusive et accessible », a conclu Emina Ćerimović. « Une consultation constructive et une participation des personnes handicapées sont primordiales pour comprendre les risques et améliorer la protection. »

Attaques contre des personnes handicapées
Depuis le début de la crise à la fin de l’année 2016, Human Rights Watch a documenté au moins 20 cas dans lesquels les forces du gouvernement ont tué des personnes handicapées alors qu’elles tentaient de fuir les attaques ou parce qu’elles ont été abandonnées sur place. Human Rights Watch a aussi consigné des cas de personnes handicapées attaquées ou enlevées par des séparatistes armés.

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